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OussamaBenLiquid

Biroute à Beyrouth

Le retour du religieux | 23 mars 2006

« La religion est comme un ver luisant, il lui faut l'obscurité pour briller ». Si l'on en croit Schopenhauer, de la discussion sur la pertinence d'une référence à Dieu dans le préambule de la constitution européenne aux récentes concertations sur la laïcité,  la présence de la question religieuse dans le débat public serait le signe certain d'un contexte troublé. Pourtant, la religion, ce qui « relie » (du latin ligo), n'est plus le ciment social officiel qui faisait de la France la « Fille aînée de l'Eglise » : la séparation de l'Etat et de l'Eglise confine théoriquement la croyance en une force surnaturelle souveraine perpétuée par un ensemble de rites et de dogmes à la stricte sphère privée, et ce depuis un siècle.

Ce XXème siècle a d'ailleurs vu la montée en puissance d'un individualisme de moins en moins compatible avec une adhésion complète aux dogmes religieux, comme le montre la nette tendance à l'essoufflement de leurs institutions. Pourtant, comme le souligne la dernière Enquête Européenne sur les Valeurs, les croyances en la vie après la mort, le mysticisme et l'autospiritualité connaissent une forte hausse. Si la religion continue de faiblir, le religieux, qui a trait au sacré sans pour autant relever d'un ensemble dogmatique, est en pleine croissance. Le religieux se sépare de la religion, tout en perpétuant la conscience d'une transcendance qui postule l'existence d'une force intelligente de nature métaphysique.  Comment expliquer le renouveau du religieux au sein d'une société sécularisée ? C'est parce qu'il s'agit de la nouvelle mutation d'une notion polymorphe, révélatrice d'une angoisse sociale généralisée.

La nouvelle mutation d'une notion polymorphe

Caractère infrangible du religieux

La référence à une transcendance est nécessaire à toute organisation sociale

« Il n'y a jamais eu de sociétés sans religion.», Bergson. L'histoire montre que la référence à une dimension supérieure est consubstantielle à l'homme, animal religieux. Les cultes de la Révolution, de l'Etre suprême, de la Science, de l'Idéologie, etc., ont systématiquement comblé le vide laissé par la destruction officielle ou officieuse de la religion. « Dieu est mort, on en trouvera d'autres », Régis Debray.

Toute corruption de cette transcendance engendre des monstres

Les conceptions minimalistes de la transcendance, en réduisant sa portée métaphysique et universelle, portent les germes de l'intolérance et du totalitarisme. Les interprétations fondamentalistes, qui la circonscrivent à un texte, engendrent les Torquemada ou les Khomeiny ; les succédanés scientifiques ou humains de cette transcendance engendrent la Terreur ou le nazisme.

Les particularités du phénomène 

 

Différents stades de sécularisation

La sécularisation est le long mouvement séparant Eglise et société, d'où une perte d'influence de la religion. D'abord,  le désir de parvenir à un climat de liberté religieuse plus complète : ce sont les premières lois sur la laïcité. Puis la relégation de la religion dans la sphère privée et uniquement dans celle-ci. Ce sont les lois de séparation entre l'Eglise et l'Etat. Enfin, l'abolition désirée de la foi : la mort de Dieu serait une émancipation (Nietzsche).

Un religieux dissocié des religions

La racine étymologique à retenir serait plutôt  « lego », ou « cueillette » : la religion « à la carte » reste majoritaire. Les systèmes de croyance contemporains contournent la question fondamentale de la religion (la mort) en clamant que l'on ne va ni mourir ni vieillir (R. Hubbart et l'Eglise de scientologie, les raëliens, l'astrologie, la sophrologie, numérologie, etc.). Même le christianisme est « largement individualisé, délesté de la culpabilisation pécheresse et de la menace de l'enfer, orienté vers l'épanouissement terrestre. » (Yves Lambert). La survalorisation de la réalisation de soi rend la mort d'autant plus inacceptable.

Le religieux n'a donc changé que de sphères et de formes. Mais son retour dans le débat public, improbable il y a quelques années, semble être le signe d'un malaise indéniable.

 

Le révélateur d'une angoisse sociale généralisée.

 

La variété des interprétations

 

La mort des idéologies...

L'échec indéniable du communisme et de ses variantes a montré l'utopie du collectivisme, à tel point que la gauche traditionnelle accepte le concept de marché. Pourtant, les faillites du capitalisme moderne en matière d'égalité, et de développement durable notamment, condamnent politiquement toute référence « libérale ». La désaffection du politique va croissante, le credo républicain paraît vieilli, et les symboles même de la République nécessitent une loi pour se faire respecter.

... entraîne une crise spirituelle

La raison, la science, l'Etat et ses idéologies ne se suffisent plus à eux même en tant que référence transcendantale. La crise sociale et politique trouve un exutoire dans le repli communautaire (affaire du voile). Derrière le religieux se cacherait un sentiment violent de rejet et d'injustice, qui « dévoile » une discrimination réelle et laisse la voie libre aux intégrismes les plus hostiles à la République. « Homo Festivus » se lasserait de son « parc d'abstraction » (Philippe Muray).

Mais la vigueur de ce qui n'était qu'un tropisme s'explique surtout par la présence d'un formidable catalyseur.

Le choc eschatologique du 11 septembre 2001

Le traumatisme d'une vision apocalyptique

 

L'attentat contre les Twin Towers, en direct puis en boucle, a renvoyé à la majorité des occidentaux l'image de leur mort et celle de leur civilisation. L'évènement le plus médiatisé de l'histoire est ainsi la destruction au nom de Dieu d'un des fleurons de la technique humaine et l'assassinat de près de 3000 personnes, ce qui a profondément bouleversé la « weltanschauung » du citoyen lambda, persuadé jusque alors d'être en sécurité dans un monde dont la préoccupation était essentiellement matérielle. Le traumatisme est tel que la question religieuse revient ipso facto dans la sphère publique, à travers une grille de lecture essentiellement « huntingtonnienne ». Au temps pour Fukuyama.

La politique du choc des civilisations

Le religieux s'impose désormais dans l'opinion comme une clé de compréhension du monde, et la réduction du plus petit dénominateur commun aux groupes humains à la religion, conformément à la pensée d'Huntington, fait apparaître son « choc des civilisations » comme inéluctable. La « Passion du Christ » de Mel Gibson peut même être interprétée comme une tentative de redonner un « bagage idéologique » à un Occident perdu, qui, avec le fondamentalisme musulman, représenterait « l'alpha et l'omega du nihilisme contemporain. » (Maurice G. Dantec). L'intelligentsia, des « néo-cons » à Régis Debray en passant par M. Sarkozy, participe à un retour massif du religieux dans les sociétés démocratiques. Bien que la majorité s'en défende, le choc des civilisations est un tropisme réel, comme le confirment les évènements aux Pays Bas (affaire Van Gogh), ou la sombre affaire des caricatures.

Ce « retour » désigne donc surtout une modification de la notion de transcendance dans la sphère publique, qui reprend un terme qui passait pour archaïque dans une société démocratisée: le « religieux », également ravivé dans la sphère privée. Les dysfonctionnements de l'intégration républicaine, l'affaiblissement des succédanés idéologiques de la transcendance, dans un contexte international bouleversé par la vision eschatologique du Onze Septembre, expliquent largement ce phénomène. Ce retour du religieux cache cependant un fantasme de l'inconscient collectif, qui ne semble pas voir d'autre horizon pour l'humanité qu'une prophétie auto réalisatrice,  celle d'un choc des civilisations. Au risque de renverser la pensée de Malraux : le XXIème siècle risque de ne pas être, car il sera religieux.

C'est pas drôle hein?

 

Publié par Oussamabenliquid à 08:19:07 dans OussamaBenLiquid | Commentaires (25) |